mercredi 29 août 2007

L’incurable

Il était une fois des petits êtres velus aux yeux noirs et pétillants qui marchaient sur leurs quatre mains. C’était ce qu’on trouvait de plus évolué à l’époque, il faut bien le savoir.
Ils marchaient, marchaient, puis parvinrent dans une clairière verdoyante et burent au ruisseau clair.

Père et Mère se couchèrent sur le flanc, non de fatigue car ils auraient pu encore marcher longtemps, mais d’ennui. L’aîné de leur progéniture, qu’ils avaient appelé Vatikan, s’assit sur son séant et soupira. La cadette, Skateddra, demeura debout à humer les herbes hautes, cherchant quelque chose d’indiscutable à proférer.

On attendait le petit dernier. Pas si petit que ça, du reste, mais considéré comme petit à cause des ennuis qu’il causait à tout le monde. Il n’avançait pas vite. C’est d’ailleurs parce qu’il n’avançait pas vite que la petite tribu migrait vers le sud. Là-bas, espérait-on, rencontrerait-on le savant Asko, dans sa grotte sans fond. Lui seul saurait dire pourquoi ce petit dernier marchait si lentement et avec tant de souffrance. Peut-être même saurait-il le guérir.

Le petit dernier arriva enfin. Il n’avait pas de nom ; parce qu’il souffrait et faisait souffrir, on l’appelait le Tailleur de Chardons. Il marchait sur ses quatre mains en faisant d’affreuses grimaces. Vatikan claqua bruyamment des dents, Skateddra renifla et se glissa dans l’eau transparente. Elle dit : « Nous t’attendons. »

Tailleur de Chardons ignora la remarque. « Repose-toi », dit Père. « La grotte de l’Asko n’est plus très loin », ajouta Mère.

Alors, au lieu de se laisser choir sur le flanc, au lieu de se désaltérer, il se dressa sur ses membres postérieurs en gémissant et étendit au-dessus de sa trogne hirsute ses deux membres antérieurs, droits vers le ciel. On n’aimait pas voir ces postures ridicules, aussi fit-il mine de scruter la forêt alentours comme le faisaient parfois Mère ou Père. Puis il s’assit bizarrement, étendant ses pattes arrières de tout leur long devant lui. Ses mains postérieures avaient besoin de repos.

Tout son corps en avait besoin.

Sauf ses mains antérieures qu’il ne savait tenir tranquilles.

Il saisit un petit caillou et commença à nouer de longues herbes autour. C’était une manie grotesque et alarmante, mais personne ne fit d’autre commentaire.

Aussi, personne n’ignorait que l’Asko ne serait peut-être plus dans sa grotte depuis longtemps, peut-être parti, peut-être dévoré par un ours…

Mais l’Asko n’avait pas quitté sa grotte et les reçut avec cérémonie. On lui apportait quelques cadavres frais et une fourrure de renard qui sentait merveilleusement bon. « J’en ai guéri beaucoup des comme toi, affirma-t-il ».

Pour apaiser la douleur il prescrivit un menu de fleurs orange au goût épouvantable. Il confectionna aussi le vrai remède : quelques feuilles souples et longues attachées bout à bout, chacune des extrémités aux chevilles de l’enfant, le tout passé derrière sa nuque. Harnaché de la sorte, il ne pourrait tout simplement plus se relever sur ses membres postérieurs.

La famille repartit.

Tailleur de Chardons ne souffrait presque plus. Plus de la même manière, du moins, et comme c’était plus difficile à décrire, l’on conclut qu’il ne souffrait plus. Par contre, il avançait avec davantage de lenteur et commençait à soulever un réel problème de sécurité. En cas d’attaque, il ne pouvait plus courir. Cela, précisément, devint un souci plus grand encore.

Le chemin du retour fut encore plus long et plus éprouvant. D’autant plus long que, de toutes manières, où s’en retournaient-ils puisqu’ils ne venaient d’aucun lieu bien précis ?
Tailleur de Chardons mâchait ses fleurs orange à longueur de journée ; il en chiait des pétales. La sangle, ce vrai remède de l’Asko, lui lacérait le col ; sa fourrure s’élima, puis sa peau. Il éprouvait de plus en plus fréquemment le besoin de s’en dénouer en cachette et, loin en retrait, de continuer sa progression en ne marchant que sur ses mains postérieures. Tant et si bien que l’épaisse callosité de ses mains antérieures fondit et mollit. Et, lorsque pour convenir aux attentes de ses proches, il reprenait une progression plus normale, il s’ouvrait les chairs à la moindre brindille.

En route, ils rencontrèrent d’autres clans qui les accueillirent avec cérémonie. Bien sûr, on apportait toujours quelque chose. Et apporter quelque chose n’était pas qu’un geste de savoir vivre, c’était également un exploit de savoir faire : se charger de présents lorsque l’on marche sur ses quatre mains signifiait marcher en serrant les dents ni trop fort, ni pas assez…

« Oh mais je sais ce qu’il a ce petit, affirma une autre Mère, j’en ai guéri beaucoup des comme lui ». Elle observa les mains ensanglantées. « Tu as mal là ? » Tailleur de Chardons hochait la tête. Alors elle confectionna à son tour un vrai remède, jetant l’ancien par-dessus le rebord de sa grotte. « Et tu n’auras même plus besoin de manger ces horribles fleurs, ajouta-t-elle. Tu n’auras plus mal aux mains grâce à ces mitouffles que je t’ai fabriqué. C’est à cause de ça que tu ne pouvais plus marcher normalement. »

Et l’on repartit.

Au début, Tailleur de Chardons se sentit beaucoup mieux. Protégées par de multiples couches de cuir tanné, solidement ligotées, ses mains guérirent. Sa fourrure repoussa sur son col. Grâce aux mitouffles, il pouvait maintenant gambader à quatre mains sans se blesser. Cependant, comme il n’en gambadait pas plus rapidement qu’autrefois, il continuait à suivre à la traîne. En cachette. En marchant seulement sur ses deux mains postérieures qui, elles, ne s’ouvraient pas sur la moindre brindille.

Et lorsqu’il s’asseyait si bizarrement – cela n’avait pas vraiment changé, reconnaissons-le – il ne pouvait plus saisir de petit caillou pour y nouer de longs brins d’herbes. Il ne pouvait plus nouer ces mêmes brins d’herbes sur des branchettes polies avec une pierre plate. Il ne pouvait plus donner aux os la forme qu’il voulait. Il ne pouvait plus porter sur son épaule la lourde roche qui faisait un si magnifique piège à lapins.

Il ne pouvait plus rien faire de ces choses grotesques et insensées, ni assis, ni dressé.

Car enfin ses mains antérieures se tenaient tranquilles, prisonnières de leurs mitouffles.

Davantage chaque jour, une sombre morosité l’envahissait.

Le petit clan parvint enfin quelque part, dans une petite communauté où il lui sembla qu’on était de retour. Vatikan s’en fut dans un clan voisin et en devint rapidement le chef. Skateddra se fit enlever en bonne et due forme : on trouva un matin sur sa couche un appétissant cerf fraîchement égorgé. Quant à Tailleur de Chardons, il demeurait auprès de Mère et Père, sombre, morose et taciturne.

Pour les assister dans leur grand âge, pensait-il.

Parce qu’il est un incapable, songeaient les charitables parents.

Puis Père vint à mourir. Mère resta là quelque temps puis disparut de l’autre côté de la rivière sans que personne ne sut jamais ce qu’il était advenu.

Alors, puisqu’il n’avait plus personne à assister, on chassa Tailleur de Chardons. On le bannit.

Il erra longtemps en quête d’une communauté plus accueillante, mais partout on le bannissait.

Ses pièges à lapins devinrent de vraies mécaniques infaillibles brevetées SGDG, ses cailloux noués lui servirent de lassos. Ses os polis maintinrent ses peaux sur ses hautes épaules dans les tourmentes des saisons. Ses tiges de chardons séchés sifflaient joliment lorsqu’il soufflait dedans.

Et sa morosité céda place au désespoir.

Un jour qu’il cherchait un recoin pour dormir, un vieux bougre l’hébergea. « Tu ne resteras pas ici, prévint-il ».

— Pourquoi ? Je peux t’être d’un grand secours.

— Nous ne voulons pas de toi parmi nous.

— Mais pourquoi ?

— Je ne sais pas. Tu le sais, toi ?

— Je crois que je vous agace tous.

— C’est exact. J’en ai vu plein, des comme toi…

— Ah oui ? Et tu les as guéris ?

— Guéris ? Guéris de quoi ?

— Je ne sais pas !

— Eh ! Moi non plus.

Le lendemain, Tailleur de Chardons s’éveilla et se dit : « Eh bien, si ces sages en ont tous vu tant que ça, des comme moi, c’est ceux-là qu’il me faut chercher ».

Et il repartit, le cœur un peu plus léger.


Pour clore, on pourrait dire qu’alors, nul ne le revit jamais.

Cependant c’est le contraire qui s’est passé : c’est lui qu’on voit toujours.



AK